

Directeur artistique et commissaire d’exposition, Mathias Courtet exerce depuis plus de vingt-cinq ans à l’interface de la création contemporaine, des institutions culturelles et des territoires. Son parcours s’est construit autour de la conception, de la structuration et du pilotage de projets artistiques complexes, mobilisant artistes, conservateurs, artisans, designers, ingénieurs, collectivités et services de l’État.
Il développe une approche à la fois stratégique et sensible, capable de s’adapter à des contextes variés : grands événements culturels, programmes pérennes dans l’espace public, expositions institutionnelles ou projets plus modestes. Cette capacité repose sur une lecture fine des enjeux artistiques, techniques, politiques et humains, ainsi que sur une aptitude éprouvée à transformer les contraintes en leviers de création.
C’est dans cette continuité qu’il assure le commissariat de l’exposition À Nous Deux : Design et métiers d’art, la fabrique des possibles, présentée au JAD du 10 avril 2026 au 31 juillet 2026.
Vous êtes directeur artistique et commissaire d’exposition depuis plus de vingt-cinq ans. Entre création contemporaine, institutions culturelles et territoires, quels sont les grands fils conducteurs qui ont façonné votre parcours et nourri votre pratique ?
Mes contemporains. S’il y a bien une chose dont je suis certain, c’est que j’ai une profonde envie de poursuivre mes recherches pour mes contemporains. Si je suis resté aussi longtemps dans des territoires discrets, c’est sûrement pour apprendre, connaître et cerner mes contemporains. Et puis vingt-cinq ans de travail acharné, c’est aussi des rencontres. À la télévision, à l’époque, je crois que mon premier choc visuel fut la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques d’Albertville. Puis Claude Pompidou, à Nantes. Toujours à Nantes, j’ai eu la chance de voir les premières expositions, les premières œuvres de Nan Goldin, Joan Mitchell, l’avant-garde russe, Wim Delvoye et, bien entendu, François Morellet, alors inconnu.
Ce sont des images, des voix et des mains que vous serrez qui vous marquent.
Comment êtes-vous venu au commissariat d’exposition et à la direction artistique ? Y a-t-il eu une rencontre, une expérience ou un moment charnière qui a orienté votre trajectoire ?
Dès ma sortie de l’École des Beaux-Arts de Rennes, j’ai eu une proposition à Mayenne. J’y suis resté dix-neuf ans et, de suite, on m’a proposé de faire une programmation. Une chance inouïe.
Ce long parcours fut fondateur, avec une ribambelle d’artistes français qui sont aujourd’hui présents sur les plus belles scènes et dans les plus belles collections, privées comme publiques.
Ces premières longues années sont tout simplement incroyables avec le recul. Je crois que j’ai eu du nez.
La rencontre, la première, je crois que c’est à la fois Claude Allemand, qui dirigeait le Cnap, et Jean-François Taddeï, directeur du Frac Pays de la Loire. Des routiers de l’art contemporain.
Et puis il y a un livre, enfin un discours : Le Discours de Flaran. Un texte fondateur dans mes recherches.
Qu’est-ce qui vous a conduit vers le JAD et, plus largement, vers l’univers du design et des métiers d’art ? Qu’avez-vous trouvé dans ces disciplines qui résonne avec votre démarche curatoriale ?
Ce qui m’a conduit concrètement ici, c’est son directeur artistique, Patrice Chazottes, une personnalité que je connais depuis 2012. Déjà, c’est une chance dans une vie.
Pour cette question du design, c’est l’un de mes axes de questionnement. Cette question du geste, d’apprendre un geste pour une idée. Le champ du design et des métiers d’art est, à l’échelle de l’histoire des arts, un nœud que je poursuis. Il va au-delà du design.
Cette question du savoir-faire et du savoir-défaire est l’un de mes axes de recherche. Mais cette question s’applique à beaucoup de champs et c’est enthousiasmant.
L’exposition dessine une véritable géographie de la création, à travers des duos implantés en Normandie, en Corse, dans le Périgord ou encore en Moselle. En quoi la notion de territoire est-elle essentielle dans votre lecture du design et des métiers d’art contemporains ?
Elle est essentielle car, comme vous l’avez senti, mon travail s’appuie sur l’histoire des arts, sur des questions historiques, géographiques et sociétales. Depuis la nuit des temps, les questions artistiques sont localisées, d’un point de vue naturel, technique et économique.
Et quoi de mieux que le design et les métiers d’art pour en parler ?
Et puis, en premier lieu, j’ai repris, en échangeant avec Patrice, les équipes du JAD et celles du Département, le cahier des charges du lieu.
À Nous Deux est née de toutes ces questions. Une naissance naturelle, évidente.
Parmi les créateurs réunis, figure notamment Studio 5.5, avec lequel vous aviez déjà collaboré lors du Millénaire de Caen. Comment ces expériences partagées ont-elles nourri votre regard et influencé votre approche du commissariat pour cette exposition ?
On dit de mon travail que je suis d’une grande fidélité.
Non pas que je travaille toujours avec les mêmes — bien au contraire — mais dans le sens d’une fidélité aux aspérités, à ce qui fait circuler les idées.
Pour les 5.5 comme pour Marie-Aurore Stiker-Métral, et comme pour tous les autres, je tenais à montrer des écritures fondatrices pour les designers eux-mêmes, des fondamentaux, mais aussi des rapports d’échelle différents où la beauté s’inscrit partout.
Le principe du duo, associant designer et artisan d’art, constitue le cœur du projet. Comment ces binômes ont-ils été constitués ? Que révèle ce dialogue entre deux savoir-faire, deux sensibilités ou deux modes de création que le travail individuel ne permettrait pas nécessairement de faire émerger ?
Il révèle ce que je disais plus en amont : on n’apprend pas un geste pour le geste ; on l’apprend parce qu’une idée en a besoin.
La scénographie a été confiée à Paf Atelier, dirigé par Christopher Dessus, dont le travail s’attache à mettre « la pensée et la matière en mouvement ». Comment avez-vous imaginé cette collaboration afin que l’espace d’exposition prolonge et renforce le propos curatorial ?
Avec le monde de la scénographie, et avec Christopher en particulier, je travaille dans une confiance intuitive. Je suis avare avec les scénographes : je parle peu, je montre beaucoup.
Ce sont eux qui connaissent leur sujet. Je dis peu de choses car j’ai un profond respect pour ce métier et pour celui de Paf Atelier en particulier.
Quelle place avez-vous accordée à la recherche, à l’expérimentation et aux processus de création dans la conception de l’exposition ? Était-il important pour vous de montrer autant les démarches que les œuvres elles-mêmes ?
Étudiant, lorsque j’ai découvert en peinture le non finito, ce fut capital.
Tout montrer ? Non, sûrement pas.
Écrire pour comprendre, oui.
Montrer pour comprendre, oui.
Mais une chose va me guider : le récit.
Observez-vous aujourd’hui des évolutions marquantes dans les pratiques des designers et des artisans d’art, notamment dans leur rapport au geste, à la matière, aux ressources ou encore à leur ancrage territorial ?
Cette question légitime est très française et justement ma réponse ne va pas l’être.
Elle sera placée sous un prisme européen puisque ce qui semble se dessiner — et je reste prudent — est un effacement progressif de ce que l’Académie royale de peinture et de sculpture a mis en place en 1648.
On renoue en France avec ce que le modernisme catalan a mis en perspective, ce que le Bauhaus en Allemagne ou le mouvement Arts and Crafts en Angleterre ont porté.
Et à mon sens, c’est une chose heureuse.
Au cours de votre immersion au JAD et de votre rencontre avec les différents créateurs, qu’est-ce qui vous a particulièrement marqué, surpris ou inspiré ?
Les résidents ne sont pas dans des chapelles ni dans des vases clos.
Qui plus est, la qualité intellectuelle et la disponibilité des interlocuteurs m’ont marqué.
Je savais déjà que le JAD était une pépite, une pépinière généreuse.
Après coup, je confirme : cette réputation n’est pas galvaudée. Elle est même, je crois, en dessous de la réalité.
Y a-t-il une œuvre, un objet ou un duo présenté dans l’exposition qui cristallise particulièrement les enjeux que vous souhaitiez mettre en lumière ? Pour quelles raisons ?
Pour que je réponde à cette question, il faudra me faire subir le jugement de Salomon.
Si cette exposition devait se prolonger sous une autre forme ou ouvrir un nouveau chapitre, quelles pistes de réflexion, quels récits ou quelles collaborations aimeriez-vous continuer à explorer ?
Avec l’équipe du JAD, de Manifesto, Patrice Chazottes et Paf Atelier, nous avons pensé que cette exposition pourrait s’exporter telle quelle, ou être augmentée d’un focus particulier sur la région qui souhaiterait l’accueillir.
Ma connaissance fine des territoires est une facilité si tel devait être le cas.
Le mot « duo » traverse toute l’exposition. Si vous deviez l’appliquer à votre propre parcours, y a-t-il une rencontre, une personnalité ou une collaboration qui a joué un rôle déterminant dans votre construction en tant que directeur artistique et commissaire d’exposition ?
Choisir, c’est renoncer.
Je n’ai pas encore commencé à renoncer.
Je suis trop jeune.
Pour conclure, quels sont vos projets ou actualités à venir ? Y a-t-il une exposition, une recherche ou une collaboration que vous souhaiteriez partager ?
J’ai terminé la direction artistique d’un Millénaire.
Je travaille depuis vingt-cinq ans sur des histoires courtes, celles de nos vies.
Alors maintenant, j’aimerais travailler sur le temps long, c’est peut-être le temps ?